Chinatown, intérieur

Charles Yu

Trad. Aurélie Thiria-Meulemans
Éditions aux Forges de Vulcain, 28 Août 2020,  277 p., 20 €

Mes Lectures Aux Forges de Vulcain

chinatown

4e de couv :

C’est l’histoire d’un Américain d’origine asiatique qui essaie de trouver sa place dans la société américaine. Et, comme on est dans la patrie d’Hollywood, Yu raconte cette épopée sous la forme d’une quête du rôle idéal. Car le rêve de toujours du héros c’est de devenir Mister Kung Ku : il a vu la série à la télé quand il était petit, et c’est son but dans la vie. Sauf que plus il monte les échelons, plus il comprend que Mister Kung Fu n’est qu’un autre rôle qu’on veut lui coller parce qu’il est asiatique. C’est un roman high-concept écrit sous la forme d’un scénario : le héros n’est ni « je » ni « il » mais il est désigné par un « tu ». Le héros suit le script qui peint sa vie comme une série télé en mélangeant les genres : la bonne vieille série policière, avec un flic noir et une flic blanche et une grande tension amoureuse entre les deux, des scènes de kung fu, et on finit sur une superbe scène de court drama où l’Amérique se retrouve jugée pour son traitement de la communauté asiatique. Un roman virtuose, drôle et attachant : un Lala Land sauce aigre-douce.

Ma chronique : Coup de cœur

Le premier qui me dit que tous les romans de la rentrée se ressemblent je l’envoie lire celui-ci !

La couverture de « Chinatown, intérieur » donne déjà des indices sur certains aspects de l’histoire. La mise en lumière d’un masque, de type asiatique, dans le monde du cinéma. Le monde des apparences, de ce qu’on veut voir ou de ce qu’on veut nous faire voir. Les jeux de lumière vont jouer un rôle, tantôt l’un sera mis sous les projecteurs tantôt c’est autre, tout le monde court après  la « poursuite» (projecteur qui forme un rond de lumière)  alors que c’est elle qui fait sortir de l’ombre. (note à moi-même : thématique de la lumière à creuser)

Lorsque vous ouvrez le livre vous marquez un temps d’arrêt devant la typographie qui rappelle les textes écrits à la machine à écrire. Puis vient la structure, on lit « Acte I Asiat’ de service » et on se dit que c’est une pièce de théâtre… En fait c’est un roman polymorphe, protéiforme. A la limite avec un OLNI (objet littéraire non identifié ».  On a des citations, des listes, des textes succincts avant d’entrer dans la narration et les dialogues. J’ai bien aimé ses commentaires sur d’autres « séries » Tv… De nombreuses mise en abîmes, une histoire dans l’histoire (sortes de poupées russes).

Puis vient la narration à la deuxième personne du singulier. « Tu » ne s’adresse pas au lecteur, c’est plutôt un dialogue intérieur du narrateur avec lui-même, de celui qui écrit à celui qui  a vécu dans sa chair (et vice versa). C’est un roman viscéral, j’entends par là qu’il fait souvent référence au corps. Le corps en tant qu’enveloppe avec sa couleur et ce que cela implique mais aussi le corps qui a faim, le corps qu’on martyrise, qui vit et qui meurt, un corps de qui on exige beaucoup. Il y a des moments très touchants que le narrateur balaie d’un geste comme pour ne pas s’attarder sur le sujet, pas de pathos.

Le texte fait penser à un document pour un film, dans la quatrième de couverture parle de scénario, il me semble que c’est bien plus que cela car il y a des commentaires, des notes pour rejouer son film intérieur, personnel, sa vie revue avec un autre regard qui créent une sorte de mise à distance.

Lorsque je lisais les différents types de rôles cinématographiques qui incombent aux acteurs asiatiques de Chinatown. Ils font partie de la mémoire collective (de ma génération ?). Je l’ai ai visualisés car je suis revue en train de regarder ces films qui ont bercé mon enfance et adolescence. A la Tv on avait droit régulièrement à tous les épisodes de « Kung fu » avec David Carradine. Tous les étés j’allais dans le même village, dans le même cinéma de village espagnol et on nous repassait les Bruce Lee et autres films du même genre. Et moi aussi petite fille blanche gringalette, souple comme un verre de lampe,  j’étais le petit scarabée,  je voulais devenir moine Shaolin.

La narration va nous raconter la vie du narrateur, de sa famille mais aussi de tous ceux qui l’entourent dans son immeuble et forment une micro société. On a des zooms arrière et des zooms avant, des travelings… La thématique de la famille est omniprésente.

On retrouve dans ce roman ce côté « work in progress »  qui est une des caractéristiques de l’œuvre de Charles Yu (si je m’écoutais mes chroniques auraient plus de digressions, c’est peut-être pour ça que je me retrouve dans les romans et nouvelles de Charles Yu !). J’aime cette façon d’écrire qui demande au lecteur d’être actif. On n’est pas dans la linéarité on a les petites cellules grises qui entrent en action, et font appel à la pensée en arborescence. Une idée en appelant une autre tout en gardant la ligne directrice pour atteindre la canopée.

Charles Yu tisse une grande toile. C’est un roman très visuel mais qui fait réfléchir sur la condition humaine. On finit par chercher comment positionner sa caméra intérieure.

Par moment je transposais l’histoire à d’autres communautés, d’autres histoires… mutatis mutandis!

« Chinatown, intérieur » est un roman avec différents niveaux de lecture. Chaque lecteur s’attachera à une façon de raconter une histoire. Vous n’avez rien compris à ce que je vous ai raconté ? Le mieux c’est de lire le roman !!!

Ce roman est un coup de cœur pour tout ce que j’ai dit et ce que je n’ai pas dit…

Je remercie Les Éditions Aux Forges de Vulcain de leur confiance.

vulcain
kokeshi coup de coeur

Super-héros de troisième division

Charles Yu

Trad. Aude Monnoyer de Galland

Éditions Aux Forges de Vulcain, mai 2018,175 p., 16 €

Mes lectures Aux Forges de Vulcain

NOUVELLES

super-héros de trois

4e de couv :

Dans ce recueil de nouvelles, Charles Yu, romancier reconnu (Guide de survie pour le voyageur du temps amateur), contributeur de la série TV West World, montre comment, en passant par des lieux communs de la culture geek, reposer des questions qui hantent l’Amérique : l’obligation de réussir, le sentiment d’échec, l’incapacité à dire ce que l’on ressent, le miroir aux alouettes du capitalisme, la difficulté d’être mère. Empruntant à la fois à Kafa, pour cette impression d’étrange familiarité, et à la culture populaire, Charles Yu s’est imposé avec ce recueil comme un des plus importants nouvellistes contemporain, publié par le New Yorker.

Ma chronique :

Je vous ai parlé, il y a un petit moment d’un roman de Charles Yu que j’avais beaucoup aimé « Guide de survie pour voyageur du temps amateur ». J’ai ensuite lu ce recueil de nouvelles que je vous présente aujourd’hui avant d’enchaîner cet été avec son prochain roman qui sera en librairie fin août.

Lorsqu’on lit les nouvelles de Charles Yu on voit se dessiner un univers aux thématiques qui lui sont propres. Notamment les notions de temps. Temps passé, présent futur et fantasmé, temps perdu et retrouvé.

Bien que chaque histoire soit différente on ne peut s’empêcher de créer des liens entre tous ces écrits.

Il a le sens du détail, de la petite chose qui peut tout faire basculer.

La femme en général et la mère en particulier on une place particulière, presque obsessionnelle. Figure emblématique.

L’originalité des écrits de Charles Yu résident  aussi dans la présentation graphique de ses textes, typographie, formules mathématique, fragments de texte et notes. C’est comme s’il joué avec l’espace graphique après avoir joué avec l’espace temps.

Les titres des nouvelles, à commencer par celle qui a donné le titre au recueil, sont déjà un programme à elles seules. « L’homme qui devient lui-même » « l’homme au désespoir silencieux prend quelques jours de vacances » « 32,05864991 » «  matière autobiographique brute qui ne saurait être exploitée pour créer une fiction »…

L’humour tient une place importante. Le second, troisième et même quatrième degré et assez caustique. Des dialogues délicieusement sarcastiques. C’est un humour particulier. Celui où tu ris en disant à l’autre tu peux pas comprendre… En même temps il y a une certaine mélancolie ou désillusion qui vient contrebalancer cela. Prenez le titre du recueil  « super-héros de troisième division », il  prête à sourire et en même temps on sent autre chose.

Lorsque je lis ces écrits je ressens une « empathie » comme s’il disait des choses (pas toutes) qui sont en moi. C’est étrange. C’est un effet que j’ai avec des textes philosophiques et théoriques, ensuite j’ai du mal à retranscrire ces sensations et à les communiquer. Il y a des passages que j’aurais voulu recopier mais est-ce que sortis de leur contexte j’arriverai à expliquer en quoi ils sont pertinents ?

Ce qui me plaît c’est aussi le côté « work in progess » par moment on dirait que les personnages partagent ce qu’ils ont en tête, ce qu’ils pourraient faire de certaines réflexion ou informations. Un peut comme quand quelqu’un te raconte un film à sa façon.

Je remercie les Éditions Aux Forges de Vulcain de leur confiance.

A bientôt pour une chronique de la rentrée !

vulcain
guide de survie pour voyageur


Article précédemment publié sur Canalblog

Guide de survie pour le voyageur dans le temps amateur

Charles Yu

Éditions Aux Forges de Vulcain, 2016, 319 p., 21 €

Mes lectures Aux Forges de Vulcain

guide de survie pour voyageur

4e de couv. :

Notre héros répare les machines à voyager dans le temps. Il a pour seuls compagnons un chien et une intelligence artificielle qui a le béguin pour lui. Un jour, il se trouve lui-même prisonnier d’une boucle temporelle et devra partir à la recherche de son propre père, un inventeur frustré et méconnu, qui créa la machine à remonter le temps. Un roman drôle, virtuose et touchant, rencontre improbable mais réussie entre Proust et Asimov.

Mon billet :

C’est un roman foisonnant, c’est la forêt qui cache l’arbre ! Le narrateur nous inonde d’anecdotes, de détails comme pour occulter  le sujet réel à sa voir son père, et sa disparition. Comment a-t-il disparu ? Où peut-il être ? C’est une quête.

Le narrateur joue avec les mots. Il emploi des formules alambiquées comme on en trouve dans les livres techniques, comme savent utiliser les spécialistes universitaires. Cela donne un côté drôle car c’est presque caricatural. Plus Charles Yu est sérieux plus cela me faisait sourire. Ainsi que dans sa façon de raconter sa vie, son métier.

En ce qui concerne le langage, il y a des chapitres consacrés à ce soit disant « guide de survie pour le voyageur dans le temps amateur » là on a un autre style. Ces différents types d’écritures donnent une autre dimension à la narration.

Il y a au milieu de toutes les digressions du narrateur des théorèmes, des théories et autres formules mathématiques auxquelles je n’ai pas compris grand-chose, mais pour moi ce n’est pas un problème car j’y vois autre chose. Ce côté  trop scientifique m’a aussi fait sourire, tout en m’émouvant car cela ressemblait à une protection, un rempart pour ne pas se laisser envahir par les émotions.

Le personnage est touchant dans cette solitude qu’il s’impose. Il y a un coté « barré » complètement à l’ouest et en même temps on sent qu’il gère sa vie en toute conscience.

Ses conseils très avisés sur ce qui touche aux machines à voyager dans le temps révèlent que les gens se bercent d’illusions et croient pouvoir modifier leur vie. Et lui il est là à répéter vous ne pouvez pas changer le passé !

Je ne connais pas grand-chose à tout ce qui concerne les théories sur le temps et tout l’aspect technique mais j’ai adoré « l’écouter » parler de tout cela. Les références littéraires, culturelles je n’ai dû voir que les plus évidentes. Par moment, j’ai repéré des phrases mais je ne saurais affirmer que c’était des citations plus ou moins paraphrasées, ce qui permet au lecteur de rester en éveil.

Les anecdotes concernant ses dépannages sont parfois savoureuses. Je pense notamment à celle avec Skywalker L., pas Luke non juste Linux son fils !

L’univers de Georges Lucas est très présent, cela plante le décor car c’est très connu.

Le côté geek, no life fait évidemment parti de cette histoire. Le narrateur a un côté inadapté social qu’il assume, comme son amitié avec son IA (fantasme). Il a des réflexions sur les gens et la société assez caustiques.

Ce que nous racontent les différents « mêmes personnages » devient tendre, touchant, dérangeant et bouleversant, en un mot humain.

J’ai beaucoup aimé les réflexions sur « toutes les réponses sont en nous ». Il se pose beaucoup de questions sur le passé, le futur, sur les possibles, questionnements que l’on peut avoir en dehors de cette expérience assez particulière. Ne sommes nous parfois bloqués nous aussi dans une boucle temporelle fictive ? C’est aussi un roman sur les choix et le libre arbitre, pas besoin dans les extrêmes où il se trouve pour se poser ses questions. Il faut aussi savoir accepter les choix des autres. C’est ce qui est intéressant dans ce roman on a l’impression d’être dans un délire futuriste et en fait il parle de nous, du moins c’est ainsi que j’ai ressenti ce récit à plusieurs niveaux.

Je remercie les Éditions Aux Forges de Vulcain pour leur confiance malgré mes décalages.

vulcain

L’auteur vient de faire paraître aux Éditions Aux Forges de Vulcain un recueil de nouvelles : « Super-Héros de troisième division » qui bien sûr est dans ma Wish list !

super-héros de troisième division

 4e de couv :

Dans ce recueil de nouvelles, Charles Yu, romancier reconnu, auteur de la série TV WestWorld, montre comment, en passant par des lieux communs de la culture geek, reposer des questions qui hantent l’Amérique : l’obligation de réussir, le sentiment d échec, l’incapacité à dire ce que l’on ressent, le miroir aux alouettes du capitalisme, la difficulté d’être mère. Empruntant à la fois à Kafka, pour cette impression d’étrange familiarité, et à la culture populaire, Charles Yu s’est imposé avec ce recueil, comme un des plus importants nouvellistes contemporain, publié par le New Yorker.

NB : « Guide de survie pour le voyageur dans le temps amateur » existe en Folio

Article précédemment publié sur Canalblog