La terre qui penche

Carole Martinez

Éditions Folio, avril 2017, 428 p.,  8,20 €

Mes lectures Folio

4e de couv. :

Blanche, la môme chardon, est-elle morte en 1361 à l’âge de douze ans comme l’affirme son fantôme? Cette vieille âme qu’elle est devenue et la petite fille qu’elle a été partagent la même tombe. L’enfant se raconte au présent et la vieillesse écoute, s’émerveille, se souvient, se revoit vêtue des plus beaux habits qui soient et conduite par son père dans la forêt sans savoir ce qui l’y attend. Veut-on l’offrir au diable pour que le mal noir qui a emporté la moitié du monde ne revienne jamais?
Un voyage dans le temps sur les berges d’une rivière magnifique et sauvage, la Loue, par l’auteur du Domaine des Murmures et du Cœur cousu.

Anecdote :

Décidement ce roman a un drôle d’effet sur moi ! Lorsque je suis allée faire une photo de ce livre dans la nature je l’ai oublié sur le lieu de la photo. Heureusement j’ai réagi dans l’heure qui suivait et je l’ai retrouvé au mieux des herbes. Aujourd’hui je cherchais les références de ma chronique et j’ai réalisé que je ne l’avais pas mise en ligne… voilà c’est chose faite !

Mon billet :

Tout d’abord un mot pour la couverture de ce roman. Elle captive le regard, elle est fascinante et dérangeante à la fois, cela traduit bien ce que j’ai ressenti en lisant ce roman.

On retrouve les environs du château des murmures, ce qui je l’avoue m’a un peu perturbé. Les relations très particulières au père, ce monde à part de jeunes filles sans la protection de la mère.

J’associe une nouvelle fois l’univers de Carole Martinez à celui des contes, mais pas la version édulcorée de Walt Disney, non celle de le terre, des forêts, des ombres et du monde végétal, des compagnes reculées. Avec en fond l’eau, la rivière la loue et ses méandres.

Cette narration à deux voix qui nous racontent les choses de leur point  de vue et à leur manière, donnent un texte assez déroutant par moment.

L’écriture de Carole Martinez, poétique et sombre, nous fait penser à ce passé sublimé. Il faut parfois s’accrocher un peu pour entrer dans univers et cela demande une certaine concentration.

On se laisse parfois emporter par le phrasé et les mots du coup j’ai eu parfois la sensation de m’égarer, comme si on perdait se repères à trop entrer dans l’émotionnel. Elle sait monter en émotion, il y a comme des crescendos dans ce que nous racontent ces deux narratrices. Des montées dramatiques qui nous prennent à la gorge.

Il y a des parallèles qui se font entre la nature et ce que vit cette enfant sacrifiée. La mort semble planer dans l’air et pas seulement celle de ce mal qui tue. Par exemple ce pendu au détour d’un chemin.

Il serait trop long et fastidieux ici de détailler tout ce qui touche au symbolisme dans le roman. Les romans de Carole Martinez feraient de beaux sujets d’étude (si ce n’est pas déjà fait !), en tout cas cela me plairait d’en lire !

Voici quelques exemples : La forêt et les arbres sont bien plus que cela, puisqu’on glisse vers les branches brisées et les feuilles souillées… Les couleurs, on va du bleu du ciel vers le rouge sang, le cramoisie qui se rapprochent de la mort et de la décomposition.

Les animaux sont nommés jusqu’à atteindre les mouches et les « mâche-merdes » .

Il y a une part de visuel très significatif qui donne des images très esthétiques, bien que glauques parfois.

Les chants collectifs viennent ponctuer le texte  et la vie des habitants. Ce qui rappelle la mémoire orale du Moyen Âge et font partie du charme esthétique des romans de Carole Martinez. A ce sujet, j’ai trouvé la « lettre à mon éditeur : des chansons… » (En fin de volume) fort intéressante. Elle vient confirmer que Carole Martinez c’est imprégné d’une époque et d’un état d’esprit.

Le fil, la couture sont décidement un « fil rouge » à l’œuvre de Carole Martinez. La seule arme à la disposition à travers les âges. Je ne peux que penser à la tapisserie de la reine Matilde qui lui a permis « d’écrire » l’histoire.

« Le diable n’a jamais que la force qu’on lui prête » voilà un des personnages qui va déployer son ombre dans tout ce roman. Là aussi le nom joue un rôle puisqu’on le nomme Bouc etc.

Le nom, le pouvoir de nommer et celui d’être nommé pour avoir une existence et  espérer laisser une trace dans les mémoires. Enlever le nom d’une personne, la rendre anonyme, c’est lui enlever son identité, son humanité pour mieux l’oublier. Broder son nom « Blanche » et celui des deux jeunes hommes qui ont compté pour elle, voilà qui va devenir sa raison de vivre. On n’imagine pas à l’ère de l’écriture ce que cela signifie, mais il y a des lieux encore ou il est facile de ne pas laisser de trace écrite d’une vie humaine. Et dans certaines affaires criminelles on en entend encore dans certaines affaires criminelles que certains bourreaux se servent de cette technique.

Lorsqu’on fini un roman de Carole Martinez on se sent  changé.

Je remercie les éditions Folio pour leur confiance.

Sur ce blog vous trouverez les chroniques des autres roman en cliquant sur les images. 

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Article précédemment publié sur Canalblog

Du domaine des murmures

Carole Martinez

Folio, 2013, 226 p.

LU DANS LE CADRE D’UN PARTENARIAT FOLIO

Je débute avec cette chronique une collaboration que j’espère longue et fructueuse avec les éditions Folio. Je suis très honorée de la confiance qu’ils m’accordent.

Ce roman, je l’ai lu à sa sortie en 2011 chez Gallimard, mais il m’a tellement impressionné que je n’ai pu le chroniquer et je m’étais promis de le relire avec plus de sérénité. On me l’avait prêté pour 24 h. Maintenant que j’ai mon exemplaire à moi je vais le savourer.

4e de couv :

En 1187, le jour de son mariage, devant la noce scandalisée, la jeune Esclarmonde refuse de dire «oui» : elle veut faire respecter son vœu de s’offrir à Dieu, contre la décision de son père, le châtelain régnant sur le domaine des Murmures. La jeune femme est emmurée dans une cellule attenante à la chapelle du château, avec pour seule ouverture sur le monde une fenestrelle pourvue de barreaux. Mais elle ne se doute pas de ce qui est entré avec elle dans sa tombe… Loin de gagner la solitude à laquelle elle aspirait, Esclarmonde se retrouve au carrefour des vivants et des morts. Depuis son réduit, elle soufflera sa volonté sur le fief de son père et ce souffle l’entraînera jusqu’en Terre sainte. Carole Martinez donne ici libre cours à la puissance poétique de son imagination et nous fait vivre une expérience à la fois mystique et charnelle, à la lisière du songe. Elle nous emporte dans son univers si singulier, rêveur et cruel, plein d’une sensualité prenante.

Chronique :

Pour débuter un petit mot sur la couverture. Elle est très à propos, on envie de suivre la jeune fille vers la lumière et les marches qui mènent vers le haut de la tour.

On rentre dans le roman comme dans un compte de fée. Dans le prologue, que je trouve magnifique, on retrouve le château abandonné au milieu d’une forêt qui semble enchantée, mystérieuse. On a vraiment l’impression d’atteindre le château de la belle au bois dormant.  Mais très vite on déchante, ce n’est pas une belle princesse endormie qui attend son prince, c’est une âme en peine qui veut transmettre son histoire. Avec cette histoire nous avons une fois de plus des questions sur la place et ses choix possibles de la femme au Moyen Âge.

Dans le premier chapitre la voix se présente : Esclarmonde, 15 ans en 1187 Damoiselle des Murmures à choisi de se faire emmurer. Grâce à ce roman j’ai découvert cet univers des emmurées.

On est dans un monde de codes sociaux très stricts. Esclarmonde va obtenir ce qu’elle veut car elle va jouer avec l’un de ces codes. Elle va faire son annonce en publique devant l’Archevêque. Mais pour le père c’est un affront public qu’elle lui fait, elle renie son sang, ce qui est terrible pour lui.

Je continue à trouver affreux qu’un des choix donné aux femmes et qui représente une forme de liberté soit celui de se retrouvé murée.

Entre la décision et la mise à exécution du projet deux vont passer en quelques paragraphes. Le temps de la construction avant le temps de la réclusion. Esclarmonde ne va pas faire marche arrière, pourtant elle ne nous ait pas présentée comme une illuminée, c’est juste une jeune fille déterminée et sûre de son choix. Elle ne fléchit pas ni ne renonce à son projet. Elle a un regard réaliste sur ce qu’elle va vivre. Je ne peux m’empêcher de me demander combien de femmes n’ont pas survécu à l’expérience des quatre premiers jours. C’est une décision irréversible. Esclarmonde parle de sa logette comme d’une robe de mariée en pierre.

Il aura fallu qu’elle se retrouve emmurée pour qu’elle ait accès au savoir qui est réservé aux hommes et avoir des relations avec des étrangers aux châteaux. Elle va avoir accès aux pensées les plus intimes, elle qui a été élevée dans la chasteté presque recluse. Elle va avoir une ouverture au monde impensable pour une châtelaine, l’extérieur va venir à elle.

La narratrice va distiller les informations petit à petit. Elle va enchaîner des événements pour garder le lecteur attentif à ce qui lui arrive.

Ce n’est pas l’histoire d’une Sainte.

J’ai trouvé cette histoire d’une grande violence morale, et j’ai été étonnée en discutant avec des ados qui ont voté pour le prix Arago 2012, qui ne l’ont pas ressentie. L’adolescence est une période de la vie ou on encense l’exaltation.

Par un procédé littéraire, Esclarmonde va s’ouvrir encore plus au monde. A travers les visions des mains d’Elzéar et de son père on va voyager jusqu’en Orient.

Son caractère change, Elle va s’aigrir et perdre de vue ce qui l’a faite entrée dans ces murs.

Sa vieille nourrice incarne la sagesse et la dignité. A chacune de ses apparitions, elle donne une grande leçon de vie à Esclarmonde.

Les rôles féminins de ce roman sont très forts.

Carole Martinez a su nous raconter les superstitions du Moyen Age.

Il reste, au moment du récit,  toute une tradition païenne sur ses terres de Franche-Comté : les fées, les fantômes et autres diableries rodent entre forêt et rivières.

Les légendes venues d’Orient avec les croisés et transmises par les ménestrels vont s’ajouter à celles existantes.

Citation :

« Le monde en mon temps était poreux, pénétrable au merveilleux. Vous avez coupé les voies, réduit les fables à rien, niant ce qui vous échappait, oubliant la force des vieux récits. Vous avez étouffé la magie, le spirituel et la contemplation dans le vacarme de vos villes, et rare sont ceux qui prenant le temps de tendre l’oreille, peuvent encore entendre le murmure des temps anciens ou le bruit du vent dans les branches. Mais n’imaginez pas que ce massacre des contes a chassé la peur ! Non, vous tremblez toujours sans même savoir pourquoi. » (p.207)

La fin du roman connaît une accélération qui retranscrit la folie qui s’empare des hommes quand la peur de perdre leurs repères est trop forte. On reste pantois. Puis, la dernière page reprend le fil du prologue et nous ramène à notre époque, comme pour nous rassurer.

Je suis ravie d’avoir relu plus attentivement ce roman qui mérite toute l’attention du lecteur car il est très riche. Je me suis rendu compte que parfois on a tendance a modifier certains faits.

Je remercie  Folio  pour ce beau voyage dans le temps.

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38/100

Article précédemment publié sur Canalblog

Le cœur cousu

Carole Martinez

Éditions Gallimard, 2007, 430 p. (existe en folio)

Lu dans le cadre du club de lecture d’auf

4 e de couv :

 » Ecoutez, mes sœurs ! Ecoutez cette rumeur qui emplit la nuit ! Ecoutez… le bruit des mères ! Des choses sacrées se murmurent dans l’ombre des cuisines. Au fond des vieilles casseroles, dans des odeurs d’épices, magie et recettes se côtoient. Les douleurs muettes de nos mères leur ont bâillonné le cœur. Leurs plaintes sont passées dans les soupes : larmes de lait, de sang, larmes épicées, saveurs salées, sucrées. Onctueuses larmes au palais des hommes !  » Frasquita Carasco a dans son village du sud de l’Espagne une réputation de magicienne, ou de sorcière. Ses dons se transmettent aux vêtements qu’elle coud, aux objets qu’elle brode : les fleurs de tissu créées pour une robe de mariée sont tellement vivantes qu’elles faneront sous le regard jaloux des villageoises; un éventail reproduit avec une telle perfection les ailes d’un papillon qu’il s’envolera par la fenêtre: le cœur de soie qu’elle cache sous le vêtement de la Madone menée en procession semble palpiter miraculeusement… Frasquita a été jouée et perdue par son mari lors d’un combat de coqs. Réprouvée par le village pour cet adultère, la voilà condamnée à l’errance à travers l’Andalousie que les révoltes paysannes mettent à feu et à sang, suivie de ses marmots eux aussi pourvus – ou accablés – de dons surnaturels… Le roman fait alterner les passages lyriques et les anecdotes cocasses on cruelles. Le merveilleux ici n’est jamais forcé : il s’inscrit naturellement dans le cycle tragique de la vie.

Ma chronique :

Voilà trois ans que l’on m’a offert ce roman, que j’avais envie de lire « immédiatement / tout de suite ». Mes copines m’en faisaient l’éloge et elles disaient que ça me correspondait. Et puis le temps a passé et le livre a pris de l’âge !

Il a fallu attendre que cet été Delcyfaro et moi, nous nous soyons motivés en voyant qu’il était proposé au  book club de livr@addict.

Au mois de mars j‘ai lu « Du domaine des murmures » (pas de chronique) et j’avais aimé l’écriture et l’univers de carole Martinez entre conte, poésie et fantastique.

Mais venons en à ce roman. « Cœur cousu ».

Je suis entrée dans l’histoire immédiatement le charme et la magie à opéré.

C’est un roman sur une lignée de femmes. Sommes-nous le résultat des actions de nos ancêtres ?  Une question que de nombreux écrivains se posent.

Le choix du sud de l’Espagne est judicieux, L’Andalousie est un creuset de civilisations : des maures, des juifs, des gitans et un fort catholicisme. Il y a un côté tradition, superstitions et mystère. C’est une terre brûlée avec de hautes montagnes difficiles d’accès, avec des villages troglodytes. On est loin des clichés de la côte touristique du XX e siècle, l’arrière pays est rude. On parle d’une terre ou les grands propriétaires avaient pouvoir de vie et de mort sur une population qui mourrait de faim.

L’histoire de Frasquita, petite fille aimée, va entrer dans le monde adulte avec le poids de la pression sociale. Mais petit à petit, elle va se retrouver à la marge, tel est son destin, le don qui lui a été révélé ne va pas lui permettre de rester dans le cadre restreint du village.

A travers son périple, on voit certains aspects de l’Histoire de l’Espagne. Elle va se retrouver embarquée malgré elle dans des histoires politiques.

Elle va s’enfoncer dans une folie qui va lui faire perdre un peu pied. Elle qui était si mère ne va même plus se rendre compte de se qu’elle fait subir à ses enfants.

Il y a eu un moment où j’ai eu envie que ça se termine au moment de sa traversée du désert. Seul petit bémol pour moi. La dernière partie, ce n’est plus vraiment son histoire mes les conséquences de ses actes sur sa descendance. Pour moi, il y a eu une rupture. La toute dernière partie était nécessaire à cause de la construction de départ, la narratrice étant la plus jeune des filles.

Le rôle du père est terrible avec des rebondissements surprenants. Dans l’ensemble cela reste un roman sur les femmes.

L’histoire de Clara, m’a fait penser à un film qui est sorti il y a quelques temps et qui a fait scandale, je  ne sais pas s’il s’est inspiré de ce livre. Après une recherche je ne sais pas s’il ne s’agit pas de « La belle endormie » de Catherine Breillat… comme je ne l’ai pas vu, si ça se trouve ça n’a rien à voir !

C’est avec impatience que j’attends la sortie du troisième roman de Carole Martinez.

A bientôt pour une autre chronique.

NB : fini de lire le 12 août 2012.

Article précédemment publié sur Canalblog